Dimanche 3 février 2008

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LE FRUIT DE L'ETERNEL RETOUR

 

Le fruit est révélation. Tout est contenu en lui, de la conception à l'achèvement. Il connaît toutes les histoires, les blessures et les égarements. Il décline tous les bonheurs et les douleurs, les souvenirs et les rêveries. Il concède tous les rêves, les désirs et les révoltes.

Il nous met en présence d'une alternative : entre les désirs terrestres et les élans vers la verticalité, il nous faut choisir. Nous sommes porteurs de fruits inespérés et exubérants. Notre absence d'écoute, notre manque de disponibilité font qu'ils se terrent, se taisent, nous attendant. Attendant que nous passions du dehors vers le dedans. Au-dedans de nous est le fruit, un fruit qui peut toujours naître et renaître si nous le laissons apparaître. Il fait retour, en cessant d'aller et venir, de germer et d'éclore, de mûrir et de chuter. Le fruit nous renvoie à sa propre ambivalence comme à notre ambiguïté. Il est tentation, tentant nos esprits désirants, nos âmes effarouchées et nos doigts méfiants. Il nous attire, nous faisant tressaillir, oserons-nous tendre la main ?

 

Dans les traditions d'Asie, chaque arbre est porteur de fruit et habité par un esprit, une âme, à la fois propriétaire et gardien. Cet être invisible, guide et mère allégorique, peut se matérialiser sous diverses formes, celle d'un oiseau par exemple ou d'un être humain. Il infuse l'essence même de l'arbre, et par résonance immatérielle toutes choses extraites de celui-ci (écorce, sève, gomme-résine, aubier, fleurs, feuilles ou fruits). Le génie de l'arbre est redouté. Il a parfois mauvais caractère, peut réagir brusquement, voire même violemment si l'homme l'offense par son activité, oubliant un instant que l'ordre naturel est régi par des lois immuables souvent mal connues par lui, mis à part par les ascètes, les animaux et les êtres du monde invisible[1]..C'est pourquoi l'arbre est vénéré et même craint, on lui fait des offrandes afin de l'adoucir et de le rendre protecteur. Mais il arrive malgré cela qu'il tarde à donner des fruits. Le non respect des lois naturelles engage l'homme à réagir. Au Japon, on vient à deux pour menacer l'arbre fautif. "Tandis que l'un d'eux grimpait dans les branchages, l'autre se tenait au pied et menaçait l'arbre de l'abattre s'il refusait de porter ses fruits. Invisible dans les ramures, jouant le rôle de l'esprit, le compère s'engageait alors à donner satisfaction au propriétaire du verger et suppliait de ne point être condamnée jusqu'à la saison suivante. Cette comédie bucolique engageait la responsabilité de l'esprit : celui-ci étant moralement contraint de faire honneur à la parole donnée en son nom."[2]

 

Nourriture d'éternité, le fruit sustente l'âme et l'esprit. Il rajeunit et régénère. Il chasse les influences perverses et épure, délivre l'âme des souillures, purifie les salissures de l'esprit et redonne à la conscience sa pureté originelle.

 

Chaque fruit qui paraît laisse deviner une perspective encore inconnue : son apparition à la branche de l'arbre, tapi sous une feuille, signe une nouvelle marche à franchir, pour tenter d'aller plus avant en nous-même, pour oser un pas, un geste, un regard vers notre vie, ce que nous pressentons et qui se profile à l'orée du chemin. Il suffit parfois simplement de se mettre en route, d'avancer vers l'arbre, de tendre la main…
Radha



[1] Sylvie Verbois, Ces arbres qui nous guérissent (Ed. Trajectoire, 2003)

[2] Andrée Ruffat, La superstition à travers les âges (Ed. Payot, 1977)

Par Radha - Publié dans : GENERAL
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